La Grande Guerre et les Outre-mer - Bilan et perspectives

Benoît BEUCHER

Stacks Image 3
Docteur en histoire (Paris-Sorbonne), chercheur affilié à l'Institut des Mondes africains (UMR CNRS 8171-IRD 243), Benoit Beucher est actuellement enseignant détaché auprès de l'état-major de l'armée de Terre (EMAT/DELPAT).

Ses travaux portent principalement sur l'histoire des sociétés politiques et guerrières de la Boucle du Niger en décloisonnant les périodes précoloniale, coloniale et post-coloniale. Il interroge les rapports entre la guerre, l'État et les politiques de la « tradition » dans l'actuel Burkina Faso. Il est notamment l'auteur de Manger le pouvoir au Burkina Faso. La noblesse mossi à l'épreuve de l'Histoire (Karthala, 2017) et a participé à la publication de l'ouvrage collectif dirigé par Jean et John Comaroff, The Politics of Custom: Chiefs, Capital and Culture in Contemporary Africa (Chicago University Press, 2017).

Enfin, ses recherches actuelles portent plus précisément sur les situations de contact entre acteurs européens et africains des guerres coloniales, mondiales et de décolonisation en et hors de l'Afrique de l'Ouest.

« La dette de sang : une mise en perspective de la contribution de l'Outre-mer à l'effort de guerre français (1914-1919) »

L'Empire colonial français est le cadre de déploiement de « politiques de la différence » à des fins de domination globale . Celle-ci se traduit par des statuts très divers pour ses habitants. On y côtoie des citoyens de plein droit, des citoyens de second degré, des sujets soumis à l'Indigénat, des sujets soumis à l'autorité d'un sultan ou d'un dey. Par ailleurs, en 1914, lorsque la Grande Guerre éclate, les espaces impériaux sont caractérisés par une grande diversité dans les rapports à l'autorité coloniale allant de l'acceptation ancienne à la contestation ouverte ; de l'accommodation à la résistance active et/ou passive.

Cette diversité des contextes locaux est un élément central de compréhension de ce qu'a pu signifier l'effort de guerre ultramarin au cours du premier conflit mondial. Ce dernier a en effet éprouvé les loyautés jusqu'à leur extrême limite. Il en dit long sur ce qu'a pu signifier l'appartenance impériale pour des millions d'hommes et de femmes. En 1914, ce rapport à la France avait une histoire remontant à plusieurs siècles dans les « Vieilles colonies », mais à quelques décennies, voire quelques années seulement dans d'autres parties de l'Empire. Ces contrastes interdisent toute généralisation quant à la participation des territoires ultramarins à l'effort de guerre.

Précisément, nous souhaitons montrer comment l'appel à l'Empire s'est effectué en décentrant notre regard, et en l'interrogeant au prisme des subjectivités et des stratégies des populations ultramarines. Il ne sera donc pas tant question de l'engagement militaire des ressortissants des « colonies » sur les fronts de l'Ouest, d'Orient ou africains que du sens et de la mesure de l'effort fourni, aussi bien humain que matériel et financier. La question de l'« impôt » ou « dette du sang » sera réévaluée et replacée dans des séquences de plus longue durée. Nous accorderons une attention particulière à la question de l'évolution des statuts au sein de l'Empire, et donc à celle des revendications ainsi que des réalisations allant dans le sens d'une intégration plus poussée et plus juste dans le projet impérial porté par une République annonçant combattre l'Allemagne « au nom de la civilisation », et coloniser pour les mêmes motifs.

Après avoir présenté le caractère composite de l'Empire en 1914, nous en viendrons au bilan humain de la Grande Guerre pour les sociétés colonisées et la formulation de revendications allant dans le sens d'une contrepartie morale et politique. Nous envisagerons ensuite les réponses apportées par la Métropole, mais également leurs limites et leurs conséquences pour le maintien de l'ordre colonial. Enfin, nous reviendrons sur la question des honneurs et de la mémoire ou, en d'autres termes, sur la gestion symbolique de l'après-guerre à la fois en métropole et dans les Outre-mers.

Benoît BEUCHER